lundi 9 février 2015

« Jérôme » de Jean-Pierre Martinet.


Jean-Pierre Martinet fait partie de ces auteurs maudits tombés dans les oubliettes de ce que le monde de la littérature a bien voulu retenir. Décrié en son temps comme un écrivain scandaleux et adepte du désespoir, il était convaincu que la malédiction déterminait la vie des hommes. De ce postulat, le bonheur lui était donc inaccessible. Tel était son sort. C’est dans l’anonymat, qu’en 1993, il mourut, rongé par son fidèle compagnon: l’alcool. 

Dans sa préface de la réédition de « Jérôme » parue aux éditions Finitude en 2008, Alfreid Sibel confondra cette citation de Malcom Lowry à la vie d’écrivain de Jean-Pierre Martinet : 

« J’ai réussi à reprendre vie, une vie chaque fois sur le point de se rompre. Pas une heure de mon interminable ivresse qui ne fût perdue, pas une goutte d’alcool que je n’aie réussi, grâce à mes talents d’alchimiste, à canaliser dans mon écriture, pas un verre qui ne se fût automatiquement transmué en poésie ».

Jean-Pierre Martinet nous délivre dans son roman phare, un personnage aux multiples facettes plus glauques les unes que les autres. Il va même jusqu’à dépeindre Jérôme Bauche, le personnage central, comme étant la somme des convergences des détestations humaines les plus abjectes. 
D’ailleurs, l’allusion à Jérôme Bosch, ce peintre néerlandais du XVème siècle connu pour ses toiles mêlant un goût prononcé pour le mysticisme religieux à l’hérésie monstrueusement fantaisiste, s’insinue subrepticement. Mais le lecteur avisé ne s’y trompe pas; il perçoit l’analogie des affres de leur hygiène mentale desquelles se déploie une pléthore d’énergie plus puissante que celle qui anime la vie ordinaire et sans relief du commun. 

Par ailleurs, c’est moins son apparence nauséabonde de pachyderme dépourvu d’appendice masculin digne de ce nom, que son ignominieuse logorrhée découlant des frasques de ses désirs qui nous dégoûte de cet éternel 'Tanguy' cloîtré chez sa mère qu’il prénomme « mamame » et avec qui il entretient une idylle haineuse. 

« […] J’ai décapsulé un pot de yaourt à la framboise et j’ai commencé à me branler. J’avais peur que Polly ne jouisse avant moi, elle hurlait si fort qu’il me semblait que jamais plus elle ne redescendrait, elle avait rejoint les anges peints sur les plafonds des cathédrales, dans la lumière rose et bleue, elle resterait pour toujours accrochée dans les arbres, toute chaude, humide et molle, moitié nuage, moitié feuillage, vibrant au plus infime souffle de vent, respirant tous les effluves de la terre, alors mon foutre a giclé, gluant, inutile, presque froid déjà, désespérément identique à ce qu’il avait toujours été et à ce qu’il serait toujours, même après ma mort (car j’ai toujours eu la conviction que, même dans mon cercueil, il m’arriverait de temps en temps d’avoir une petite érection), la substance même de Jérôme Bauche, sa laideur, sa solitude, réduites à quelques gouttes blanchâtres et visqueuses, son néant. J’ai remis soigneusement la capsule sur le yaourt, après tout, pourquoi le jeter, d’ailleurs mamame aurait la très grande joie d’avoir au dîner, ce soir, un dessert un peu particulier ».

Ses agissements abscons imputés à ses sempiternelles élucubrations attestent de l’ambiguïté extrême de son panel émotif. Parfois rêveur, mélancolique, tantôt haineux et cruel, ensuite sujet au délire paranoïaque, puis pris de remords, il voit sa vie s'étioler. Il n’y a pas d’espoir, il n’y a jamais eu d’espoir. C’est cynique. L’humour y est noir. On en vient même à se poser la question de savoir si tout cet enfer ne serait pas fantasmé tant ses tares sont nombreuses, burlesques pour certaines d’entre elles? Quoi qu’il en soit, on assiste à une terrifiante comédie. Entre son obsession perverse pour Polly, la petite putain en herbe et la relation charnelle peu ragoûtante qui le lie à Bérénice, l'amazone pouilleuse au sein unique, entre sa mère, dont le seul souvenir heureux est d'avoir été lamentablement baisée comme une prostituée de trottoir, et Monsieur Cloret, cet insupportable matamore aux goûts désastreux qu'il [Jérôme] finira par clouer sur une chaise. Jérôme est un être profondément seul, un monument à la gloire de la souffrance humaine par lequel Martinet évoque sans pédanterie Dostoïevski, le maître tutélaire du genre.
C'est à travers le prisme de Solange, sorte de référent pour Jérôme au sein même de cette comédie humaine, que ce sombre gros dégueulasse, moins cagnard que son physique ne le laisse transparaître, se suicidera sans mourir...


« Solange me répétait souvent, ces derniers temps, comme à peu près chaque année vers la mi-avril, qu'il allait falloir bientôt se méfier de la douceur de l'air. Surtout ne pas s'abandonner, ne pas se laisser aller à la nostalgie de l'amour et des caresses, car alors on est foutu. Foutu, tu comprends Jérôme ? Sa voix ne me parvenait qu'assourdie, lointaine, comme celle d'une morte déjà, mais chaque mot se gravait dans ma mémoire. Oui, poursuivait-elle, mieux vaut respirer l'odeur infecte des canaux, eux au moins, avec leur eau croupie et toutes les saloperies qu'elle charrie, ne mentent pas. Que le printemps crève, qu'il ne revienne jamais. »  

La promiscuité entre Jérôme et son lecteur reste tenace tout au long de sa descente aux enfers. Celle-ci vous fera rire, vous émouvra et provoquera certainement une forme de dégoût en vous-même; car il peut être perturbant de constater certaines accointances avec ce qu'il y a d'inhumain chez cet empâté. Ce roman monstre ne vous laissera pas indemne. 

Faites œuvre de subversion. Lisez Jérôme!

Bastian Edwards